Judo / concubin et entraîneur d’Euranie La vision de Bastien Puget

Publié le : 20/04/2016 15:00:13
Catégories : Actualités , judo

Judo / concubin et entraîneur d’Euranie La vision de Bastien Puget

Bastien Puget
« Je connaissais la femme, j’ai découvert l’athlète »

Revenue au haut niveau après 2 maternités et une pause de 7 années, Anabelle Euranie est en passe de réussir son fabuleux pari : disputer les JO à 33 ans (-52 kg). Dans son sillage, se trouve un homme, son compagnon et le père de ses deux enfants. Bastien Puget, 31 ans, entraîneur émérite de… Judo. Il n’était pas a priori forcément ravi de l’idée. Il s’y est fait. Il s’investit à 100% dans l’aventure. Il nous raconte le quotidien d’un concubin/entraîneur.

Par Ludovic Mauchien

Il n’était pas très chaud, et c’est un euphémisme. Quand, en 2013, sa dulcinée décide de reprendre le chemin des tatamis, 7 ans après s’être retirée, notre ami fait la moue. Mais Bastien Puget s’est vite acclimaté au défi de la mère de ses deux enfants, Lorik, 5 ans, et Anton, 4 ans, « comme Geesink », souligne le père.

Mieux, il décide de l’accompagner dans l’aventure et devient l’entraîneur de la championne d’Europe et vice-championne du monde 2003 (-52 kg). Celle-ci fait des prouesses. Anabelle Euranie, pour ses 1ères compétitions, devient championne de France 2e Division et termine 3e aux « 1ère Div’ ». La belle enchaîne les victoires (Grand Prix de Zagreb 2014, Grands Slams Bakou 2014 et Abu Dhabi 2015), multiplie les podiums (2e aux Championnats d’Europe 2015, 3e au World Master de Rabat 2015…) et reprend la place de n°1 française abandonnée en… 2005.

 

« Elle a hésité entre tennis et théâtre »

 

A l’aube des Championnats d’Europe (21-24 avril à Kazan), Anabelle Euranie est considérée comme la favorite, aux dépens de Pricilla Gneto, pour représenter la France aux JO de Rio en -52 kg.

Bastien Puget est incontestablement le mieux placé pour nous parler de « sa » championne, de sa vie, de ses forces et faiblesses, de cette immense championne.

 

As-tu halluciné quand Annabelle t’a annoncé reprendre le Judo en 2013 ?

Halluciner n’est pas le terme. Elle a l’habitude de me surprendre. Cela m’a surtout inquiété. Cela m’a étonné sur le coup. Annabelle avait envie de reprendre une activité. Elle a hésité entre le tennis et le théâtre et, finalement, elle a choisi le Judo ! Au début, c’était pour occuper ses journées, elle n’envisageait pas de refaire du haut niveau.

 

« Je ne l’ai pas du tout encouragée »

 

Pourquoi cela t-a-t-il inquiété ?

Elle avait arrêté le Judo pour, je crois, de bonnes raisons : une forte lassitude. La voir replonger dans ce milieu… Je ne savais pas si cela allait être une bonne chose pour elle ou non.

Quand elle a arrêté en 2007, je devenais entraîneur et j’étais content que ma femme ne soit plus dans le monde du Judo. On n’était pas obligé de parler que de Judo. Ce pan de ma réaction était, c’est vrai, égoïste. En tous cas, en 2013, je ne l’ai pas du tout encouragée à refaire du Judo !

 

Qu’est-ce qui t’a fait changer de regard ?

J’ai d’abord été impressionné par le niveau qu’elle avait encore, puis par l’optimisme et l’engouement que cela a créé chez elle. Je la voyais épanouie. Je n’avais pas le droit, pour des petites raisons égoïstes, de la refréner dans ses envies, de lui interdire de s’épanouir. Elle avait l’air de s’éclater. On a discuté et je lui ai dit que, quitte à le faire, autant le faire à fond. J’entraînais dans le club où elle était licenciée (Le Blanc-Mesnil Sport Judo). Je lui ai proposé de travailler ensemble. On a mis du temps pour asseoir une bonne relation de confiance, au-delà du cadre du couple.

 

« Entraîneur, agent, psychologue… »

 

Que penses-tu lui avoir apporté depuis son retour ?

Au début, j’ai joué le rôle d’entraîneur, d’agent, d’intermédiaire, de psychologue. C’était nouveau pour elle. Elle était un peu perdue. Je faisais l’interaction avec l’entraîneur national, Larbi (Benboudaoud). Cela se passe super bien entre nous. Larbi, c’est une trouvaille formidable ! Il a fait beaucoup de bien à Annabelle. C’est un plaisir de travailler avec lui.

Plus personnellement, je pense lui avoir apporté une certaine clairvoyance quant à ce qu’il allait lui arriver. J’ai tout de suite su qu’il y aurait des moments très difficiles. Je l’ai avertie. J’ai mis le doigt sur certaines vérités. Avec du recul, elle s’est rendue compte que je disais vrai. Cela a renforcé notre lien entraîneur/entraînée.

Après, j’espère lui avoir un peu apporté techniquement. J’ai essayé de faire en sorte qu’elle soit dans une démarche de progression, de travail technique, chose qu’elle n’avait jamais trop exploré par le passé, qu’elle se fasse plaisir tout en se disant : « je progresse, j’ai des objectifs, je travaille des thèmes ». C’est important.

 

Comment parviens-tu à discerner la relation de couple de celle d’entraîneur-athlète ?

Je la considère et je l’entraîne comme une athlète à part entière, tout en sachant que c’est une athlète que j’ai beaucoup plus sous la main vu que je vis avec elle (il rit). Il y a des avantages et des inconvénients ! Parfois, c’est dur de faire la part des choses. On est souvent pris par le Judo, surtout en ce moment avec la période de préparation olympique. Il faut que l’on arrive à déconnecter.

Et d’un autre côté, je connaissais la femme, j’ai découvert l’athlète. Connaître la femme me permet de tirer beaucoup plus de l’athlète. Je connais ses ressorts.

 

« Stop, on débranche ! »

 

Dans votre vie privée, surveilles-tu l’athlète ?

Je la surveille, oui et non. En ce moment, le Judo fait partie prenante de notre vie. Il est toujours présent. Quand on est sur le tapis, on est sur le tapis. Je ne m’adresse plus à ma femme, mais à une athlète. A la maison, le Judo revient un peu dans nos discussions. Je suis peut-être encore plus exigeant avec elle mais non parce que c’est ma femme, mais car elle a des exigences très élevées.

C’est une athlète qui est médaillée européenne, 4e mondiale et qui est en course pour les Jeux. J’essaie de porter le niveau d’exigence très haut, de lui dire : « c’est un jeu mais on ne doit pas jouer. Si on joue trop, on va passer à côté de certaines choses ».

A la maison, quand l’entraîneur est trop présent par rapport au compagnon, elle le fait sentir ! Mais cela se passe bien ! Il y a des moments où elle a envie de couper et me dit : « stop, on débranche ». Parfois, c’est moi qui déconnecte et c’est elle qui revient me chercher. C’est un équilibre.

 

Quelle comparaison fais-tu entre l’athlète de 2007 et celle de 2016 ?

Beaucoup de monde parle de son physique, de sa taille, de sa souplesse mais, avant tout, ce qu’elle a gardé, c’est son mental hors norme ! Dans le sens où c’est une guerrière comme j’en ai rarement vu. Elle n’a peur de personne, elle ne se démonte pas. Ensuite, c’est une fille qui ne triche pas, qui ne s’économise pas. C’est très rare d’avoir une athlète comme ça ! C’est peut-être ce qui a amené sa lassitude en 2007.

Par contre, elle avait plus de fougue. Elle réfléchissait beaucoup moins. Il y avait plus d’insouciance chez elle. Mais elle a réussi à garder des caractéristiques physiques impressionnantes. Elle a forcément changé physiquement, c’était il y a 7 ans et elle a connu 2 accouchements entre-temps. Aujourd’hui, elle aborde les choses différemment.

Elle fait preuve d’une grande dignité. Elle est tout le temps à l’écoute, parfois trop. Je lui dis : « tu devrais encore plus te faire confiance. Tu n’es pas n’importe qui ».

 

« Elle a une capacité à me surprendre… »

 

Es-tu impressionné par son retour au haut niveau ?

Oh, oui, cela m’impressionne ! Je le serai encore plus quand cela sera fini. Pour l’instant, je n’ai pas le temps de l’être. J’espère de tout cœur qu’elle sera sélectionnée. Mais qu’elle le soit ou pas, quand je prendrai du recul, je trouverai extraordinaire ce qu’elle aura réalisé !

Elle a fait une médaille au Master, une autre aux Championnats d’Europe (2e en 2015), elle a gagné des Grands Chelems, elle est 4e mondiale, tout cela en deux ans de temps. C’est énorme !

Elle m’impressionne ! Elle est à la fois capable d’avoir une grande fragilité et en même temps, c’est un phénomène. Je ne le dis pas parce que c’est ma femme. Je pense vraiment que c’est incroyable !

Elle a une importante capacité à me surprendre. Elle peut être en dedans dans un tournoi et, celui d’après, me dire : « tu vas voir, je vais les éclater ». Elle lie les actes aux paroles. Cela m’impressionne !

 

« On n’aura rien à regretter »

 

Comment l’entraîneur voit-il les semaines qui viennent ? Est-ce du 50-50 entre Anabelle et Priscilla Gneto dans la course aux JO ?

Pour moi, ce n’est pas du 50-50 mais du 60-40 en faveur d’Anabelle. Cela n’engage que moi. Si la sélection devait être donnée maintenant, avant les Championnats d’Europe, je pense que cela serait Annabelle. En tout cas, je n’accepterai pas que ce ne soit pas elle. Quelque soit les aspects que l’on regarde, la ranking list, les confrontations directes, les tournois où elles étaient en concurrence directe… Annabelle a toujours été devant.

Je sais aussi que Priscilla fait la meilleure saison de sa vie. Elle n’a jamais été aussi performante. Priscilla est aussi une sacrée athlète et un sacré phénomène. Les prochaines semaines vont être décisives. Je les aborde avec une certaine confiance, en me disant : « on a fait le travail. Annabelle a tout donné, il se passera ce qui se passera mais on n’aura rien à regretter ». J’ose croire que les gens seront objectifs et honnêtes. Si c’est le cas, je ne me fais pas trop de souci.

 

Comment abordes-tu les Championnats d’Europe de Kazan ?

Ils sont très importants. Ils vont être déterminants. Tout peut arriver. Il ne va pas falloir flancher. Mais Anabelle a toujours su répondre présent le jour J. Elle a l’habitude de ce genre de situation.

Il peut y avoir un statu quo. Auquel cas, cela irait plutôt dans notre sens. Il maintiendrait la suprématie, que je pense légitime, d’Anabelle. Je peux me tromper mais je ne vois pas comment, aujourd’hui, on pourrait me dire qu’Anabelle n’est pas n°1.

 

 

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