Christophe Pinna : « J’ai été l’un des meilleurs, je suis un débutant »

Publié le : 10/08/2017 14:44:04
Catégories : Actualités , Karate

Christophe Pinna : « J’ai été l’un des meilleurs, je suis un débutant »

A 48 ans, Christophe Pinna a décidé de se lancer dans l’aventure olympique ! Après la 1ère phase de son projet achevée fin 2016, où entraînements intensifs et blessures ont cohabité, place à la redécouverte de la compétition.

17 ans après son 4e titre de champion du monde, le Français explore un nouveau monde. Qui mieux que lui pour nous parler de l’évolution du Karaté ? Il le fait à sa manière, à travers ses 1ères expériences, ses ressentis, son vécu. Etonnant !

Par Ludovic Mauchien

Dans un temps que les millenials n’ont pas connu, Christophe Pinna était une star, l’un de ces combattants qu’on préférait ne pas croiser. Il était l’un des fers de lance de la Dream Team, triple championne du monde en 1994, 96 et 98.

Le 14 octobre 2000, à Munich, il connaît la consécration individuelle en dominant l’Italien Davide Benetello en finale des toutes cat’. Jusqu’à cette année, il s’agissait de son dernier combat.

L’annonce du Karaté olympique, en août 2016, a fait surgir de vieux démons dans son esprit. Pour ne pas être empli d’éternels regrets, le Français s’est lancé un défi fou à 48 ans : participer aux Jeux Olympiques en 2020 à Tokyo. Pour l’heure, le temps de l’apprentissage est revenu pour le quadruple champion du monde, sextuple champion d’Europe (1995, 96, 97 en Open, 1993, 96, 97 en équipe) et double vainqueur de la Coupe du monde (1993, 97).

Après 4 mois d’entraînement intensif, ponctués par plusieurs blessures, Christophe Pinna se présente au championnat départemental des Alpes-Maritimes fin janvier. Puis il s’aligne à deux Opens internationaux, Rotterdam en mars et Dubaï début avril (en -84 kg).

En 17 ans, le Karaté a évolué, techniquement et réglementairement. Son corps aussi, qui a du mal à tenir le choc. Quelles ont été ses sensations ? Comment a-t-il été accueilli ? Qu’a-t-il appris ? Comment surmonte-t-il les blessures ?... Le champion répond.

« Je m’étouffe dans ce plastron ! »

En 2000, tu as quitté un univers qui n’existe plus. Qu’est-ce qui te surprend le plus dans le Karaté d’aujourd’hui par rapport à celui d’hier ?

C’est vachement déroutant ! La technique est modifiée, le matériel est modifié, l’arbitrage est modifié. Rien n’est comme avant. Le Karaté a énormément évolué. Je suis comme un skieur qui se retrouvent avec des skis paraboliques alors qu’il avait l’habitude d’utiliser des skis normaux.

Les appuis ne sont pas les mêmes, la vitesse n’est pas la même, les distances ne sont plus les mêmes. Par exemple, à l’époque, on se servait des jambes à longue distance. Aujourd’hui, c’est exactement l’inverse. Tu les utilises beaucoup plus en courte distance qu’en longue, où tu vas souvent être dans le vide, puisque les démarrages sont différents. Ils sont aussi plus rapides en poing aujourd’hui, surtout en Maite. Du coup, tu vas plutôt faire des Ura sur un contre de Maite. C’est complètement différent !

Quand tu combattais, il n’y avait ni plastron, ni protections de pied. Cela doit te faire drôle…

En fait, tout me gêne ! Le plastron me gêne considérablement ! D’ailleurs, je m’étouffe dans ce plastron ! Les gants en forme de boxe me gênent. Les pieds… J’ai travaillé pendant des années et des années de manière chirurgicale mes techniques de pied, mes déplacements, mes appuis. Là, tu as l’impression de combattre avec des grosses pantoufles. C’est comme si tu faisais du violon avec des gants de boxe (il sourit).

Pour moi, c’est difficile. Quand je donnais un coup de pied, j’avais un repère visuel de mes pointes de pied, que je n’ai plus du tout, parce que celui-ci est sous une mousse. Il faut que je m’accapare tout ça, mais cela ne peut pas se faire d’un coup de baguette magique ! Il faut du temps. C’est perturbant, évidemment. Après, cela reste un sport pieds-poings, avec un adversaire en face et une stratégie à mettre en place. Cela me plaît.

« A Dubaï, c’était mieux. J’avais la bonne veste, la bonne ceinture… »

Qu’as-tu retiré comme enseignements de Rotterdam et de Dubaï ?

L’idée de 2017 est simplement pouvoir redonner des coups de pied et des coups de poing, rebouger, rentrer dans le milieu, être en contact avec la réalité du terrain, comme ce que j’ai vécu à Rotterdam… Tu arrives, on te dit que ta ceinture est trop longue, que tes protections doivent être homologuées de telle façon, que le kimono est trop court ou trop long… Toutes ces galères-là (il sourit).

Je dois aussi découvrir les « warm-up rooms », les salles d’échauffement, que je ne connaissais pas, le coaching, qui a énormément d’importance à travers la vidéo… La meilleure des écoles est de le vivre, de se casser les dents dessus. Je me suis cassé les dents à Rotterdam. A Dubaï, c’était déjà un peu mieux. J’avais la bonne veste de Kimono, la bonne ceinture… Et j’étais enregistré !

Tu ne l’étais pas à Rotterdam ?!

C’était ma 1ère compétition depuis 17 ans. Je (re)découvre… Désormais, il y a Sport Data. J’ai eu un problème. J’ai oublié de passer à une table et je n’apparaissais pas sur le tableau ! Au final, c’est comme si je n’avais pas fait la compétition, alors que j’ai combattu ! Cela m’a permis d’apprendre à ne pas oublier qu’il faut passer à une 1ère table, puis une 2e, puis une 3e, puis aller à la pesée !

« Les coachs d’aujourd’hui ont été mes adversaires hier »

Ces deux défaites au 1er tour n’ont-elles pas entamé ta confiance ?

J’ai été l’un des meilleurs du monde mais, aujourd’hui, je suis un débutant. Je dois tout réapprendre. C’est comme si tu passes du Karting à la Formule 1 mais, entre-temps, tu n’as pas pu t’adapter aux changements techniques. Le passage est un peu violent mais, ce n’est pas grave, j’étais préparé.

Je n’étais pas préparé pour faire des performances, mais pour deux choses : un, comprendre comment cela se passe ; deux, repérer les stades sur lesquels le ranking commencera en 2018. J’aime avoir mes repères. Ce sont des défaites qui m’apportent. Ce n’est pas du temps perdu.

Cela a quand même dû te faire bizarre de te retrouver dans l’ambiance d’un tournoi international ?

Le retour à la compétition n’a pas été facile à gérer parce que je suis perdu dans un monde que je ne connais plus. En même temps, le passé reste présent. A Rotterdam comme à Dubaï, beaucoup de personnes de différentes nations sont venues me voir pour des autographes. A l’échauffement, j’étais obligé de faire une photo toutes les 10 secondes. Du coup, je ne pouvais pas m’échauffer au même endroit. C’était compliqué… Il y avait un énorme décalage par rapport à ce que j’étais et ce pourquoi je signais des autographes, et à ce que je suis aujourd’hui, où je vais perdre au 1er tour, où je ne suis plus rien !

Les coachs d’aujourd’hui ont été mes adversaires hier. Ils venaient, ils me parlaient… La plupart ne m’ont plus vu depuis 17 ans ! Ce n’est pas comme si on s’était croisé aux derniers championnats d’Europe (il rit).

« Contre Tzanos, j’étais en retard à chaque fois »

A Dubaï, tu perds contre le Grec Tzanos (champion d’Europe 2012, 3e en 2016). Qu’as-tu appris ?

Malheureusement, j’étais blessé. Je devais même annuler. Mais j’y suis tout de même allé pour voir, pour essayer de bloquer le travail de mon adversaire sans attaquer. Je ne pouvais pas, de toute manière ! Je ne pouvais pas donner de coups de pied ! J’étais limité (Il sourit). J’aurais pu tomber sur n’importe qui, j’aurais fait exactement le même travail. Pour le coup, je suis tombé contre le Grec Tzanos. Il marque un Mawashi et je perds 3-0.

Ce qui était intéressant, c’était de voir jusqu’où je pouvais l’embêter sans pouvoir attaquer. Je suis assez content. C’est un athlète qui va vite sur son Maite. Je reproduis souvent les mêmes techniques au visage et cela m’a permis de voir ce que cela donnait sur son Maite.

Et alors ?

En fait, j’étais en retard à chaque fois. J’avais le temps de baisser la tête comme ils le font tous désormais, ce qui signifie qu’il ne m’a jamais touché, mais je ne l’ai jamais piqué dans le temps de son Maite, ce qui veut dire que j’avais un temps de retard sur son démarrage.

Cette défaite m’a permis d’analyser son Maite sur Internet et de comprendre pourquoi j’avais ce temps de retard. C’est une demi-propulsion, une demi-traction. C’est perturbant et ces techniques n’existaient pas à mon époque, en tout cas pas de la manière dont il le fait lui.

Au moment où il prend appui avec sa jambe arrière, son bras est déjà tendu. Alors que nous, quand on prenait appui sur la jambe arrière, on avait encore notre bras avant plié, prêt à se détendre. Désormais, c’est l’inverse. Il fait plutôt un mouvement d’escrimeur que de Karatéka au départ.

A suivre…

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